Couleurs d’automne La rubrique de Panagiotis Grigoriou

Panagiotis  Grigoriou est Ethnologue et historien, chroniqueur, analyste, initiateur d’un concept de tourisme alternatif  et solidaire en Grèce. Le regard de l’historien et de l’anthropologue sur l’actualité et le vécu de la crise grecque.

Couleurs d’automne 

Couleurs d’automne. Belle lumière, pluie… nouvelle qui tombe parfois sur l’Hellade, et la première neige couvrant déjà les sommets de l’Olympe. Dans le Péloponnèse côtier, les pêcheurs regagnent le port au petit matin chaudement habillés, leurs prises sont certes modérées mais suffisantes. Une fois à quai, leur constat exprimé de règle à haute voix, relève pour ainsi dire du rituel: “Dieu nous a préservés du pire encore aujourd’hui.” Qui sait ?

Automne. Pêche à la ligne. Péloponnèse, septembre 2017

En cette Grèce primo-automnale seuls les journalistes, tous medias confondus d’ailleurs, n’en finissent pas d’évoquer, de prédire, d’annoncer comme de redire, au sujet des élections en Allemagne. Trivialités et alors truismes européens en plein hiver politique… établi en réalité depuis près de trente ans.

“Nous consacrerons ‘à chaud’ toute notre soirée du 24 septembre aux élections en Allemagne, elles sont importantes, très importantes aussi pour la Grèce” ; alertaient dès la veille les journalistes de la radio 90,1 FM, à l’instar des autres medias. On en déduira que les événements de la Métropole influencent de fait sur ceux de la Colonie, truismes toujours, et cela depuis Thucydide comme autant par exemple depuis le temps de l’Empire romain.

Sur les terrasses des bistrots du Péloponnèse, toujours durant cette soirée du 24 septembre, les habitués auront toutefois préféré suivre les matchs de football, on en déduira par conséquence que les événements du ballon rond influencent… de fait sur ceux de la Colonie, d’après une certaine doxa populaire en tout cas.

Plus au nord en Grèce, les visiteurs enchantés contemplent quant à eux la terre et le ciel des Météores, beau spectacle, tandis que les religieuses des monastères homonymes déchargent… très sérieusement de leur pick-up 4×4 les vivres achetés en ville, modernité oblige. Admirables Météores, à la spiritualité visiblement insaisissable car trop emplis de visiteurs, on dirait que seuls leurs animaux adespotes boivent encore de l’eau comme alors du petit lait. Météores, soulignons-le, du grec ancien “meteôros – élevé, dans les airs – suspendu”, réalité suspendue, car c’est autant d’époque.

Les Météores, beau spectacle. Thessalie, septembre 2017
Les visiteurs enchantés des Météores. Thessalie, septembre 2017
Religieuses des monastères homonymes déchargent… Météores, septembre 2017
Animal adespote buvant de l’eau. Monastères des Météores, septembre 2017

En ville proche et profondément thessalienne de Trikala, les retraités du coin, tout comme ceux du lointain Péloponnèse comptent notamment leurs sous… devant trois grappes de raisins de Corinthe, réputés comme on sait sans pépins. Sur le marché traditionnel car tenu à Trikala depuis le 19ème siècle, les producteurs locaux étalent leurs légumes et autant leur scepticisme. Pourtant, en cette Grèce périphérique, les existences humaines se montrent plus souriantes qu’à Athènes.

La vie s’y voudrait davantage paisible, et immanquablement elle l’est aux dires de tous. Petite allégresse locale, perceptible également jusqu’au site de l’antique dispensaire d’Asclépios, un financement (essentiellement privé) a été trouvé après plus de quatre décennies d’apraxie, et les fouilles ont ainsi pu reprendre.

En cette fin septembre, certes aux belles couleurs d’automne, à Trikala, comme dans les bistrots du Péloponnèse côtier au lendemain du temps électoral allemand, les sujets abordés sont en réalité forts différents. Tel le patron d’un café du Péloponnèse évoquant avec ses amis son expérience issue d’un récent déplacement à Thessalonique et à Vólos. Ils comparent naturellement les prix pratiqués dans les tavernes à ouzo “là-haut”, “sensiblement plus bas que chez nous” aux usages dans leur région. La saison touristique se terminer d’ailleurs en ce moment, c’est aussi l’heure du bilan… comme du foot à la télévision.

“Chez nous, les restaurateurs exagèrent. Leurs plats coûtent deux fois plus cher qu’à Vólos. C’est de la démesure, mais elle s’explique. Étant donné la situation du pays, la paupérisation des habitants, les prix devraient baisser, mais elles ne baissent pas. C’est pour cette raison que parmi ceux qui sortent, certains iront le plus souvent se restaurer auprès des petites tavernes à souvlaki. Brochettes, petits prix uniformisés, du standard alors ordinaire.”

Trikala, retraités du coin et raisins de Corinthe. Septembre 2017
Les producteurs locaux et leurs légumes. Trikala, septembre 2017
Les producteurs locaux et leurs légumes. Trikala, septembre 2017
Le marché réputé traditionnel. Trikala, Thessalie, septembre 2017

“Écoutez les gars, je peux vous exposer la raison pour la quelle les prix ne baissent pas chez nous. D’abord, nos restaurateurs veulent gratter le maximum durant la saison touristique… mais aussi durant le reste de l’année si possible. Ensuite, la réalité grecque se résume en ceci: Un tiers de la population est en train de subir une paupérisation sans précédant, ces gens, touchent rarement une petite allocation de deux cent euros par mois, le plus souvent, ils sont soutenus par leurs familles. Donc ils ne fréquentent plus nos établissements, sauf très rarement et cela pour une petite brochette souvlaki une fois tous les six mois ou pour un petit café.”

“Un deuxième tiers de la population vivote… convenablement, gagnant de cinq cents à mille euros par mois, fonctionnaires d’ailleurs compris. Ces gens sont nos clients, mais ils consommeront de manière bien modérée et pondérée, c’est normal. Vient ensuite le dernier tiers de la population, fonctionnaires parfois comme tous les autres.”

“Ces Grecs ont de l’argent capitalisé sous formes diverses depuis près de trente ans, c’était durant les années fastes, et c’est connu. Ils se plaignent car il faut faire comme les autres sauf qu’ils ont les moyens, ainsi leur manière de consommer, plus la surimposition qui pèse sur nous, font que les prix restent anormalement élevés.”

“Et les plus affaiblis en souffrent, et ils souffriront encore et encore. Les restaurateurs, par exemple de Vólos, ils l’ont compris, il faut ratisser plus large, proposer ainsi leurs plats à une clientèle beaucoup plus étendue, donc beaucoup moins aisée. C’est plus juste et à la longue, c’est à mon avis payant pour ces entreprises. Sauf que les nôtres ici ne comprendront jamais rien.”

Fouilles sur le site d’Asclépios. Trikala, septembre 2017
Le port de Vólos. Thessalie, septembre 2017
Retraités à Vólos. Septembre 2017
“Je rédige vos travaux universitaires”. Vólos, septembre 2017

Et à Vólos même, les retraités, grands habitués des bistrots auront ces discussions ainsi similaires, puis, près du grand port thessalien et de son université, une petite pancarte… artisanale publicitaire informe très précisément son éventuelle clientèle: “Je rédige vos travaux et mémoires sur de sujets de pédagogie et d’éducation spécialisées, et je peux aussi traduire de l’anglais vers le grec”.

La… marchandisation dévergondée du savoir, livré à la manière des pizzas… au service des futurs chômeurs. Il fallait autant y penser, sauf qu’à Vólos, l’ouzo et les tavernes se montrent vraiment plus abordables que dans le Péloponnèse. Époque manquée !

“Les hommes, vraiment nécessaires manquent ; les nuisibles parmi eux sont par contre bien nombreux: revendeurs, escrocs, égotiques, opportunistes, baratineurs, bons à rien, je-m’en-foutistes et tant d’autres. Il fut un temps, ces derniers ne comptaient guère, à présent, ils deviennent fléau. C’est parce que les autres sont humiliés et amputés, alors tout est susceptible d’irriter leurs plaies”, écrivait dans son carnet notre poète Yórgos Seféris, le dimanche 20 septembre 1942 (édition, “Ikaros”, Athènes 2007).

Yorgos Seféris (presse grecque)
Les obsèques de Yorgos Seféris, Athènes, 22 septembre 1971 (presse grecque)

Yórgos Seféris, nom de plume du poète et diplomate Yórgos Seferiádis, lauréat du prix Nobel de littérature en 1963, était né le 13 mars 1900 à Smyrne, et il est mort à Athènes le 20 septembre 1971… sous l’autre dictature, celle des Colonels. Ses obsèques ont donné lieu à une grande manifestation populaire et spontanée contre le régime, la poésie en plus.

En ce 20 septembre 2017, les medias de la Colonie ont (bien furtivement) évoqué la date anniversaire de la disparition physique de notre poète avant de passer à autre chose. Journalistes… revendeurs, escrocs, opportunistes, baratineurs, ont ainsi évoqué Seféris, le temps de revenir aux balivernes habituelles à usage alors plénier. Nouvelles sans cesse juxtaposées sans le moindre regard critique, ce monde que déjà en 1942 Yorgos Seféris abhorrait tant.

Parmi ces… nouvelles, la supposée grande pollution du Golfe Saronique par le naufrage du petit pétrolier près de Salamine il y a deux semaines, puis, le départ soudain du navire nettoyeur dépêché sur place afin de pomper les quantités d’hydrocarbures restant dans les cuves du pétrolier coulé… Le capitaine du navire nettoyeur a été mis en état d’arrestation pour trafic présumé illégal de carburants (presse grecque du 20 septembre) , puis… l’importance annoncée de partout des élections tenues en Allemagne.

La Grèce, et toutes ses couleurs locales, ses animaux adespotes sous les Météores, ou alors ses boutiques chinoises parfois déjà en faillite à Trikala, le tout sous cet automne… en réalité omniscient. “Dieu nous a préservés du pire encore aujourd’hui” !

La Grèce et ses couleurs locales. Thessalie, septembre 2017
Animaux adespotes sous les Météores. Septembre 2017
Animaux adespotes sous les Météores. Septembre 2017
La Grèce et ses couleurs locales. Thessalie, septembre 2017
Boutique chinoise en faillite. Trikala, Thessalie, septembre 2017

Couleurs d’automne. Dans les montagnes grecques, les traces ultimes du camping libre seront bientôt levées et sur les plages de la Grèce centrale, ceux de passage se contentent parfois que de mettre un seul pied dans l’eau. “Dans quel monde vivrons-nous ?”, suggère alors à son unique manière ce message griffonné sur un mur à Trikala, l’aporie est du moins bien claire.

Loin, très loin même des préoccupations du plus grand nombre (ou de celui dont l’esprit fonctionne encore un peu) les familles aisées de Trikala célèbrent comme toujours le baptême de leurs petits, dans les églises les plus anciennes de la région. L’histoire monumentale… au secours de l’hybris monumentale, plus l’électrifié et le kitsch.

Sinon pourtant, belle lumière, nouvelles pluies sur l’Hellade et la première neige qui couvre déjà les sommets de l’Olympe, magnifique pays… été comme hiver !

Traces ultimes de camping libre. Thessalie, septembre 2017
Mettre un seul pied dans l’eau. Grèce centrale, septembre 2017
“Dans quel monde vivrons-nous ?”. Trikala, septembre 2017
Baptême chez la classe aisée de Trikala. Thessalie, septembre 2017
Baptême chez la classe aisée de Trikala. Thessalie, septembre 2017

Belle lumière, pluies sur l’Hellade et la première neige qui couvre déjà les sommets de l’Olympe. Il était temps dans un sens. Dans les bistrots, on discute alors météo, tandis que les baignades restent encore possibles ici ou là, dans le Péloponnèse côtier par exemple.

Les petits pêcheurs reviendront à quai port au petit matin habillés chaudement, et un drôle de navire sous pavillon britannique a brièvement fait son apparition près de l’île d’Hydra.

Drôle de navire. Entre Hydra et le Péloponnèse. Septembre 2017

Automne… et quant à la survie de ce blog… les difficultés hivernales s’annoncent déjà. Belles couleurs d’automne pourtant, Hermès, le (deuxième) chat de “Greek Crisis” grandit, et l’espoir peut-être avec.

Hermès… le deuxième chat de “Greek Crisis”. Septembre 2017
* Photo de couverture: Couleurs d’automne. Péloponnèse, septembre 2017

mais aussi pour un voyage éthique, pour voir la Grèce autrement “De l’image à l’imaginaire: La Grèce, au-delà… des idées reçues !”   http://greece-terra-incognita.com/

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