Zone euro: le chômage «caché», un défi pour la BCE

Zone euro: le chômage «caché», un défi pour la BCE

11 mai 2017 Par Romaric Godin qui a rejoint l’équipe de Médiapart

La BCE s’est interrogée sur les raisons de la faible croissance salariale en zone euro. Pour elle, la situation sur le marché de l’emploi est plus préoccupante que ce que les chiffres officiels du chômage peuvent laisser penser, notamment en raison du sous-emploi.

  Le chômage recule en zone euro. En un an, il est passé de 10,2 % de la population active à 9,5 % en avril 2017. Le plus faible niveau depuis 2009. Cette bonne nouvelle n’a cependant pas permis, pour le moment, la mise en place d’une dynamique forte de salaires suffisants pour soutenir l’inflation et, partant, pour redonner aux entreprises une capacité à relancer la demande et donc à investir.

L’absence de croissance des salaires au niveau de la zone euro est une des raisons de la prudence de la BCE sur la future sortie de sa politique monétaire ultra accommodante. Si la Banque centrale resserre sa politique sans dynamique salariale, elle prend le risque de laisser les forces baissières l’emporter sur l’inflation sous-jacente, celle qui dépend des éléments non volatils des prix (énergie et alimentation). D’autant que toute remontée du prix de l’énergie viendra grever alors les salaires réels et les bénéfices des entreprises, obligeant à des ajustements de la demande et faisant renaître le spectre du risque déflationniste. La BCE doit donc comprendre pourquoi la baisse du chômage ne s’est pas accompagnée d’une hausse des salaires.

Cette « énigme » est l’objet d’un chapitre du Bulletin économique de la BCE, paru ce mercredi 10 mai. Les équipes de l’institution de Francfort y répondent en notant qu’en réalité, le chômage de la zone euro est beaucoup plus important que ne le laissent entendre les chiffres d’Eurostat, calculés sur la base de la définition de l’Organisation internationale du travail (OIT). Trois catégories d’individus, en effet, sont exclues de ces données : ceux qui sont « découragés » et ne recherchent pas d’emplois, mais pourraient travailler ; ceux qui recherchent un emploi mais ne sont pas « disponibles » pour travailler et, enfin, ceux qui travaillent à temps partiel et voudraient travailler davantage. Les deux premières catégories sont appelées la « force de travail supplémentaire potentielle » ; la troisième, le « sous-emploi ». Cette dernière catégorie concernerait, selon la BCE, pas moins de 7 millions de personnes en zone euro, soit 3 % de la population en âge de travailler.

Au total, la BCE refait ses calculs. Ce qu’elle appelle la « mollesse du marché du travail » (« labour market slack ») en zone euro concernerait 18 % de la population active étendue à la force de travail supplémentaire potentielle. Un taux qui est donc deux fois plus élevé que le taux de chômage officiel. Certes, cette mesure est incertaine. Beaucoup de personnes sous-employées ne peuvent effectivement pas travailler davantage malgré leur désir et beaucoup de personnes « découragées » ne sont pas prêtes à revenir dans la vie active. Mais il n’en reste pas moins que la BCE, en corrigeant ces éléments, estime que ce « chômage élargi » atteint 15 % de la population active.

Dès lors, la conclusion s’impose : les données officielles d’Eurostat sur le chômage ne permettent pas de rendre compte du vrai niveau de sous-utilisation de la main-d’œuvre dans la zone euro. Elle est beaucoup plus importante qu’on ne le pense et, concluent les équipes de la BCE, « cette sous-utilisation encore élevée continue probablement à contenir la hausse des salaires ». Pour sortir de l’assouplissement quantitatif sans dommage et disposer d’une vraie dynamique d’inflation et de croissance, il faudra donc régler ce problème de chômage élargi.

Certes, la situation s’améliore. Au premier trimestre 2017, on a pu constater une accélération de la croissance des salaires, avec une augmentation annuelle de 1,8 %, des salaires nominaux. Mais même avec cette accélération, le rythme de progression demeure faible historiquement. Avant 2014, la zone euro n’avait en effet connu que très brièvement par deux fois, en 2004 et 2010, une croissance salariale plus faible que ces 1,8 % qui, aujourd’hui, apparaissent si vigoureux.

Du reste, si la consommation des ménages était bien le premier moteur de la croissance de la zone euro au dernier trimestre de 2016, elle connaît une croissance encore modeste, de 1,8 % sur un an. Ce niveau a certes permis d’amener la moitié des 0,4 point de croissance à la zone euro sur ces trois mois, mais il demeure encore modeste et très lié à l’inflation faible qui a conduit à une hausse des revenus réels. En effet, on ne remarque pas d’effets directs de la baisse du chômage sur la consommation puisque la croissance annuelle des dépenses des ménages s’est ralentie entre le premier et le dernier trimestre de l’an passé.

Surtout, cette dynamique salariale est clairement insuffisante pour engager une reprise de l’inflation indépendante de l’évolution des prix de l’énergie. Car la dynamique salariale est une des composantes de la formation des prix. C’est la fameuse « courbe de Phillips » qui établit un lien entre chômage et prix, via les salaires. Cette courbe est régulièrement critiquée, niée et modifiée, mais elle reste l’un des moyens de déterminer les dynamiques inflationnistes. Globalement, on estime que l’inflation est obtenue (en partie) par l’écart entre la hausse des salaires nominaux et la hausse de la productivité du travail. La croissance de la productivité en zone euro est certes très faible (+ 0,5 % en 2017) mais elle suppose, pour satisfaire l’objectif de la BCE, une croissance des salaires supérieure d’au moins 2 points, sans doute davantage compte tenu de la longue inflation faible et des tendances désinflationnistes liées au désendettement.

La vraie question reste celle de l’adaptation des politiques économiques en zone euro. La consolidation budgétaire unilatérale (du reste encouragée par la BCE dans le même bulletin mensuel) exigée par les traités conduit à un environnement déflationniste qui maintient la pression sur les salaires nominaux. Mais la question reste posée de savoir si les réformes du marché du travail promues par la BCE et les institutions européennes ne constituent pas également un élément clé du problème, en l’absence de mesure de soutien à la croissance. Le développement du sous-emploi par celui du temps partiel, la réduction du champ de la négociation collective, la flexibilité qui pèse sur les niveaux de salaire sont autant d’éléments qui favorisent le « chômage élargi » et réduisent la transmission de la baisse du chômage vers les salaires nominaux. Plus que jamais, la zone euro semble donc avoir besoin d’une redéfinition de sa politique économique pour dépasser ses difficultés actuelles. En attendant, la BCE reste seule face à une inflation toujours trop faible.

https://www.mediapart.fr/journal/economie/110517/zone-euro-le-chomage-cache-un-defi-pour-la-bce

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